Qui aurait dit que la révolte populaire qui avait commencé le 25 janvier 2011 et provoqué la chute du tout puissant raïs Hosni Moubarak, se terminerait par un coup d’État militaire suivi d'une répression sanglante de toute contestation ? Une répression digne -sinon pire- que celle exercée durant les années les plus sombres de l'ère précédente ! Triste ironie du sort : Ahmed Maher, Mohamed Adel et Ahmed Dhouma, ceux-là même -entre autres- qui avaient provoqué, le 25 janvier 2011, le raz de marée humain qui avait eu raison de Moubarak en trois semaines, ont été condamnés, en décembre dernier, à trois ans de prison pour avoir bravé l'interdiction de manifester. Ils ont ainsi rejoint le millier de militants frères musulmans arrêté dans la foulée de leurs dirigeants depuis la destitution, le 3 juillet 2013, du président Mohamed Morsi.
Le vote de la Constitution, transformé en plébiscite pour ce dernier (98,1 % de oui avec une participation de seulement 38% de la population), vient en effet de mettre un terme à plusieurs scrutins (constitutionnels, législatifs et présidentiel) tenus depuis 2011. Ces derniers avaient permis, pour la première fois dans l’histoire du pays, l’expression de la diversité et du pluralisme de la société égyptienne. Comme la précédente, la nouvelle constitution consacre -en le renforçant- le rôle de l’armée et la place au-dessus du pouvoir politique, l’Etat-Major ayant acquis le droit pour huit ans de choisir le ministre de la Défense, et la non-ingérence des civils dans ses affaires.
Cette mise à mort institutionnelle des multiples espoirs de « la révolution du 25 janvier » était-elle prévisible ? Compte tenu de la nature fondamentale du système de pouvoir égyptien, oui. Du moins pour un temps. Celui qui permettra à la société civile égyptienne de panser ses plaies, de dépasser ses contradictions, et d'imaginer de nouveaux modèles de contre-pouvoirs qui sauront la mener sur la voie de l'émancipation.
Voici donc, à la veille du troisième anniversaire du formidable mouvement de contestation qui avait débuté ce fameux 25 janvier 2011, une rétrospective des principaux événements de ces trois années de transition chaotiques, marquées par une série de crises institutionnelles et la poursuite de la contestation.
| Manifestation lycéenne au Caire, 1er Mars 2011. |
- 25 janvier : A l'appel du Mouvement des Jeunes du 6 avril, du Comité Khaled Saïd et du mouvement Kifaya, plus de 15 000 manifestants investissent la place Tahrir, au Caire, pour protester contre les violences policières. Inspirés par la révolution tunisienne, ils réclament le départ du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981.
- 26 janvier : Les forces de l'ordre interviennent, dispersant brutalement les manifestants. Trois d'entre-eux sont tués, les premiers des près de un millier qui périront jusqu'à la mi-février. Dès lors, le nombre des manifestants ne fera qu'augmenter pour atteindre des millions, au Caire mais aussi dans les principales villes du pays.
- 28 janvier : Moubarak ordonne à l'armée de rétablir l'ordre, alors que la police disparaît des rues, entraînant pillages et incendies.
- 29 janvier : Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir, Moubarak nomme un vice-président, choisissant son chef des services de renseignement Omar Souleïman.
- 1er février : Moubarak annonce, lors d'une allocution télévisée, qu'il ne briguera pas un nouveau mandat lors de la présidentielle de septembre, mais qu'il ne quittera pas le pouvoir d'ici là.
- 2 et 3 février: Les manifestants sont assaillis, au Caire, par des pro-Moubarak -dont certains sont juchés sur des chameaux- sans que l'armée n'intervienne. Bilan de ces deux jours d'affrontement dont l'enjeu est la place Tahrir : plusieurs morts et des centaines de blessés.
- 10 février: Moubarak transfère ses pouvoirs à Souleïman, sans pour autant démissionner, et promet des changements constitutionnels. Les manifestations se poursuivent de plus belle.
- 11 février : Omar Souleimane annonce la démission de Moubarak et le transfert du pouvoir au Conseil suprême des forces armées (CSFA) dirigé par le maréchal Tantaoui.
- 13 février : Le Conseil suprême des forces armées annonce la dissolution du Parlement et la suspension de la Constitution.
-19 mars 2011 : Les Egyptiens sont convoqués pour le vote d'amendements à la constitution. Le « oui » l'emporte, avec 77 % des 41% de suffrages exprimés.
- 9 mars : La place Tahrir, jusque-là occupée par des irrédentistes, est évacuée par des forces spéciales de l'armée aidées de groupes de casseurs. Des dizaines de manifestants sont arrêtés. Certains sont torturés dans le sous-sol du musée du Caire, tandis que des jeunes femmes sont soumises à des tests de virginité. C'est le début des procès de civils par des tribunaux militaires, avec des condamnations allant de 3 à 15 ans de prison.
| Place Tahrir, 8 avril 2011. |
-8 avril : La place Tahrir est réinvestie par un million de manifestants, à l'appel de la Coalition des jeunes de la révolution, des mouvements de gauche et des islamistes. Objectif : le procès de Moubarak et des dignitaires du régime. Ce jour-là, un Comité d'officiers libres, venu avec un bataillon de Suez, se joint à la foule. Piquée au vif, l'armée évacue la place durant la nuit du 9 avril et tire pour la première fois sur les manifestants. Bilan : une vingtaine de morts dont l'armée ne reconnaîtra jamais la responsabilité.
- 13 avril : L'ex-président est placé en détention provisoire, accusé notamment d'avoir ordonné d'ouvrir le feu contre les manifestants. Il est assigné à résidence à l'hôpital de Charm el-Cheikh où il a été admis auparavant pour des problèmes cardiaques. Ses fils Gamal et Alaa sont également détenus.
-30 juin : Les mouvements de gauche appellent à manifester, place Tahrir. L'occupation de la place est décidée et durera durant tout le mois de juillet, malgré le jeûne de Ramadan.
-29 juillet : A l'appel des Frères Musulmans, la place est investie par 1 million de manifestants. A l'issue de cette journée qui confirme le succès populaire de la confrérie, la place Tahrir est évacuée.
-3 août: Début au Caire du procès de Hosni Moubarak, qui comparaît sur une civière installé dans le box des accusés. Ses fils Gamal et Alaa, l'ex-ministre de l'Intérieur Habib al-Adly et six anciens responsables de la police sont jugés avec lui.
- Novembre : Ce mois est marqué par la poursuite de la contestation. Islamistes et libéraux se mobilisent pour dénoncer une proposition de dispositions constitutionnelles qui mettraient l’armée à l’abri de tout contrôle civil. La situation dégénère. En quatre jours, le bilan est de 36 morts et plus de 1 250 blessés.
-28 novembre: Coup d'envoi des législatives, qui s'étalent en trois phases jusque janvier 2012.
Décembre : L'année 2011 se termine sur fond de manifestations, réprimées dans le sang par l'armée. Des snipers embusqués sur les toits des immeubles environnants tirent notamment, le 19 décembre, sur les occupants du parvis du Palais du gouvernement, tuant de nombreux manifestants dont un théologien réputé de l'Institut d'Al-Azhar.
| Occupation du parvis du Palais du gouvernement, décembre 2011. |
2012
- 21 janvier : Les partis islamistes égyptiens remportent près de 75% des sièges au Parlement, selon les résultats définitifs, la coalition menée par les Frères musulmans en décrochant elle-même 47%.
- 1er février : Des violences après un match de football à Port-Saïd, opposant l'équipe locale à celle des Ahly du Caire, font au moins 74 morts.
- 20 février : Le procureur Mustafa Souleïman requiert la peine de mort pour Moubarak et cinq autres co-accusés
- 20 avril : Coup d'envoi de la campagne présidentielle avec la publication de la liste officielle des 13 candidats.
- 3 mai: L'armée égyptienne réaffirme son engagement de transférer le pouvoir à une administration civile avant le 1er juillet. La veille, de nouvelles violences meurtrières avaient eu lieu au Caire, visant des manifestants qui dénonçaient le pouvoir militaire.
- 23-24 mai : Premier tour de l'élection présidentielle. Mohammed Morsi, candidat des Frères musulmans, arrive en tête, devant Ahmed Shafiq, dernier Premier ministre de Moubarak et candidat officieux du Conseil suprême des forces armées.
- 31 mai: l'armée, toujours au pouvoir, lève l'état d'urgence en vigueur depuis trente ans.
- 2 juin: Hosni Moubarak est condamné à la prison à vie, ainsi que Habib el-Adly. Six autres responsables de la sécurité sont acquittés. M. Moubarak est également acquitté des chefs de corruption pesant sur lui, tout comme ses deux fils. Ces derniers doivent encore être jugés pour délit d'initiés
- 14 juin : La Cour suprême constitutionnelle ordonne la dissolution du Parlement, estimant que la loi encadrant les législatives n'a pas respecté le principe d'égalité. Elle valide par ailleurs la candidature de M. Shafiq.
- 16-17 juin : Second tour de l'élection présidentielle. Peu après la fermeture des bureaux de vote, le CSFA annonce la publication d'une Constitution par intérim limitant les pouvoirs du futur président
- 19 juin : Les partisans des Frères musulmans manifestent sur la place Tahrir contre le "coup de force constitutionnel" du CSFA.
- 24 juin : La commission électorale proclame Mohammed Morsi vainqueur de la présidentielle, avec 51,7% des suffrages exprimés (33%).
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| Le président Morsi (à droite) |
-22 novembre : Le président Morsi promulgue une déclaration constitutionnelle qui lui confère la possibilité de légiférer par décret et d'annuler des décisions de justice déjà en cours. En réaction, des manifestations de plusieurs milliers de personnes ont lieu dans le pays, rassemblant en particulier des militants se définissant comme des « défenseurs du principe de laïcité ».
-9 décembre : Pour prendre de court les contestations, il annonce qu'il soumet le projet de constitution à référendum. Plusieurs membres du Conseil chargé de la rédaction du texte fondamental ont démissionné, au terme de longues et vaines polémiques.
-15-22 décembre : Après des semaines de manifestations rivales (anti et pro-Morsi), le projet de constitution est soumis aux électeurs le 15 décembre dans dix gouvernorats dont Le Caire et Alexandrie, le 22 décembre 2012 dans les gouvernorats restants.
25 décembre : La nouvelle constitution, soutenue par les islamistes, est adoptée par 63,8 % des votants, avec un taux de participation de 32,9%. Selon l'opposition, le référendum serait entaché d'irrégularités.
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| Port-Saïd s'embrase, janvier 2013. |
2013
- 24 janvier : début d'une semaine de heurts sanglants entre manifestants hostiles à Morsi et policiers, près de 60 morts. Port Saïd et les principales villes du delta du Nil s'embrase. A l'origine des émeutes, la condamnation à mort des 21 supporters -accusés dans la bousculade meurtrière du stade de football de Port Saïd, en février 2012- et l'acquittement des policiers inculpés.
-27 janvier : L'état d’urgence est rétabli à Port-Saïd, Suez et Ismaïlia, où un véritable climat insurrectionnel règne. L'armée prend le relais de la police qui a déserté la rue.
-29 janvier : L'armée met en garde, via le général Abdel Fattah al-Sissi, ministre de la Défense, contre "la poursuite du conflit entre les forces politiques".
- Avril : Depuis la mi-avril, et durant plus de dix jours, une guerre ouverte est déclarée entre le tout puissant Club des juge (syndicat professionnel) et le Conseil consultatif (organisme parlementaire qui fait office de sénat). L'objet de la querelle est un projet de loi visant à ramener l'age de la retraite des juges à 60 ans au lieu de 70. Les juges dénoncent une tentative des partisans du président Morsi d’infiltrer la justice. Le Conseil consultatif assure qu’il s’agit d’« une réforme indispensable d’un appareil hérité des années Moubarak ». Il souligne les non-lieux prononcés récemment en faveur de personnalités de l’ancien régime poursuivies pour corruption ou abus de pouvoir. Le conflit déborde dans la rue et se politise, l'opposition prenant le parti des magistrats. Des marches de soutien à « l'indépendance de la justice » sont organisées, chaque vendredi, au Caire, à Alexandrie, dans le Sinaï, en mer Rouge, accentuant la division du pays.
-7 mai : Le gouvernement d’Hicham Kandil, critiqué pour son incapacité à sortir le pays de la crise économique, est remanié, avec un renforcement de la présence des Frères musulmans.
-2 juin : La justice invalide le Sénat et la commission qui a rédigé la Constitution.
-30 juin : A l'appel du mouvement Tamarod (Rebelle), qui avait lancé depuis avril une pétition demandant la démission du président Morsi, des millions de manifestants réclament le départ immédiat de Morsi, l'accusant notamment de vouloir islamiser la société à marche forcée.
-3 juillet : L'armée destitue et arrête Morsi, qui dénonce un coup d'Etat. Le général Sissi annonce qu'Adly Mansour, président du Conseil constitutionnel, est nommé chef de l'Etat par intérim. Suspension de la Constitution, violente répression des manifestations pro-Morsi.
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| Sit-in de la place Rabia al-Adawiya, juillet 2013. |
-9 juillet : Mohammed El-Baradey, l'ex-directeur de l'AIEA prix Nobel de la paix, et président du Front de Salut National, est nommé vice-président par le CSFA.
-26 juillet : Le parquet accuse Morsi, toujours détenu, d’assassinats de militaires lors de son évasion de prison en 2011, et de conspiration avec le Hamas palestinien.
-14 août : L'implacable répression visant les Frères musulmans et les partisans de Mohamed Morsi connait son paroxysme. L'armée et la police détruisent deux campements, au Caire, de milliers d'islamistes réclamant le retour au pouvoir du premier président élu démocratiquement du pays. 627 morts officiellement sur la seule place Rabaa al-Adawiya. L'état d'urgence est rétabli pour trois mois. Plus d'un millier de personnes sont tuées en quelques jours dans tout le pays -en quasi-totalité des manifestants pro-Morsi. Des milliers de Frères musulmans, dont presque tous leurs dirigeants, sont arrêtés à partir du 14 août. 52 d'entre-eux ont été lourdement condamnés au début du mois.
Mohammed El-Baradey démissionne, pour protester contre la sanglante répression. Il quitte aussitôt l'Egypte pour un voyage en Europe.
- 22 août : Moubarak sort de prison après 28 mois de détention, mais est maintenu en résidence surveillée dans un hôpital militaire du Caire.
-5 septembre : attentat manqué au Caire contre le ministre de l'Intérieur Mohammed Ibrahim, revendiqué plus tard par un groupe jihadiste du Sinaï lié à Al-Qaïda, Ansar Beit al-Maqdess. Les attentats visant les forces de l'ordre se multiplient, notamment dans le Sinaï.
- 17 septembre : Les avoirs de la Confrérie des Frères musulmans sont confisqués.
- 23 septembre : Interdiction des activités des Frères musulmans. La Confrérie sera déclarée "organisation terroriste" trois mois après. L'interdiction s'applique aussi à "toute organisation qui en émane ou est financée par eux". Autrement dit, le parti de la Liberté et de la Justice, bras politique des Frères musulmans de même que l'Alliance contre le coup d'Etat, l'organisation pro-Morsi qui anime la contestation contre les nouvelles autorités.
- 6 octobre : 57 morts en marge de manifestations islamistes au 40e anniversaire de la guerre israélo-arabe de 1973.
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| Manifestation pour la libération du président Morsi |
- 9 octobre : Le général al-Sissi, véritable homme-fort de l'Egypte et toujours ministre de la Défense, affirme dans une interview ne pas exclure de se présenter à la présidentielle.
- 24 novembre : Loi restreignant le droit de manifester, dénoncée par l'ONU et les Etats-Unis. Les manifestations de mouvements laïcs, fers de lance de la révolte de 2011, sont réprimées, et leurs leaders arrêtés à leur tour, dont Ahmed Maher, personnalité charismatique du Mouvement des Jeunes du 6 avril.
- 14 décembre : Annonce d'un référendum les 14-15 janvier 2014, sur un projet de nouvelle Constitution qui renforce quelque peu les pouvoirs de l'armée. Les Frères musulmans appellent à boycotter le scrutin.
-24 décembre : 15 morts dans un attentat suicide visant la police à Mansoura (nord).
3 janvier: Au moins 17 morts dans des heurts entre la police et des manifestants pro-Morsi.
-8 janvier : nouvel ajournement du procès de Mohamed Morsi, qui risque la peine de mort.
- 15-16 janvier : Pour la troisième fois en trois ans, les Egyptiens sont convoqués devant les urnes pour voter une nouvelle constitution.
-18 janvier : La nouvelle constitution est adoptée avec 98% de « oui » et un taux de participation de 38,6%. Le nouvel homme fort du pays et populiste Abdel Fattah al-Sissi, avait lié son sort à la participation à ce référendum, en annonçant trois jours avant le scrutin qu'il se présenterait à la présidentielle de 2014 « si le peuple le réclame ». La consultation avait donc pris la forme d'un plébiscite, en pleine vague de répression sanglante visant les partisans de M. Morsi, les Frères musulmans en particulier. L'Alliance contre le coup d'Etat, une coalition pro-Morsi chapeautée par les Frères musulmans dont est issu le président destitué -et désignée elle aussi comme « organisation terroriste » par le pouvoir- veut poursuivre la mobilisation coûte que coûte. Outre les manifestations contre le référendum, elle a appelé à des rassemblements ce 25 janvier, jour du troisième anniversaire de la révolution ayant chassé Hosni Moubarak.
Rabha Attaf, est grand reporter, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient. Auteure de "Place Tahrir, une révolution inachevée", éditions Worshop 19 et de "Le drame algérien", éditions La Découverte, 1994 .
Rabha Attaf, est grand reporter, spécialiste du Maghreb et du Moyen-Orient. Auteure de "Place Tahrir, une révolution inachevée", éditions Worshop 19 et de "Le drame algérien", éditions La Découverte, 1994 .
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Publié sur Tlaxcala, the international network of translators for the linguistic diversity
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